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<< Chroniques lavalloises


capsules de banlieue

Un projet de Jacinthe Robillard







la boîte de carton

Toute ma vie, j’ai vu cette boîte de carton se remplir.
Toujours la même. Sur la tablette d’un des garde-robes de cèdre du sous-sol.
Au départ, c’était une boîte à souliers. Mais elle s’est vite fait remplacer par une plus grosse.
En général, ma mère classait les photos de famille dans des albums. Sauf quand elle n’avait pas le temps. Fait qu’au fil du quotidien, la boîte s’est remplie… de toutes sortes d’affaires.

Des 4 x 5, des 4 x 6, des négatifs, des doubles. Sans bordure, sur papier mat.
Des enveloppes de commande de développement, des coupons-rabais, des sacs de plastique.
Elle y laissait tout.
Cette boîte, c’est une vraie machine à voyager dans le temps. Pas juste grâce aux images, mais grâce aussi à toutes ces parcelles de quotidien qui ont bercé mon enfance. Chaque fois qu’on se rendait au Provigo, à Fabreville, ma mère déposait ses films chez Limocolor. Le surlendemain, on repassait chercher ses nouvelles photos. Et c’était comme ça toutes les semaines. Ou presque.
Pis une vingtaine d’années plus tard, c’est moi qui s’est retrouvée à travailler pour M. Limoges; c’était à mon tour de recevoir les films des gens, mais à la succursale du boulevard Saint-Martin.






vision de siège arrière

Quand je retourne dans mes souvenirs et que je revisite ma maison d’enfance, rue du Chardonneret, la première image qui refait surface évoque la vue que j’avais de la banquette arrière de la Chevette bleue de ma mère.

Je revois notre semi-détaché typique avec son clapboard beige sur le côté, notre entrée de garage (même si on n’a pas de garage) et la clôture de cèdre qui cache à moitié le cabanon que mon père a fièrement construit le temps d’un été. Parfois, je rentre directement dedans. D’autres fois, je reste dehors pis j’explore la cour. Mais cette fois-ci, ma mère se stationne à côté de la station-wagon-brune-aux-panneaux-de-bois de nos voisins, les Bouchard, avec qui on partage l’entrée.






les cours arrière

L’été, c’est ma saison préférée.
La saison des libertés.
Pis ma liberté commence tôt le matin.

Encore en pydj, je me rends dans le jardin que ma mère entretient à côté de la maison, juste devant le cabanon. Tranquille, je me choisis des haricots, un à un.
J’en mange à l’infini. Mais l’infini a ses limites.
Si j’en mange trop, elle s’en apercevra.
Alors chacun est savouré intensément.
J’ai quatre ou cinq ans.

Après le déjeuner, c’est le temps d’enfiler mon maillot.
Pis à voir la couleur de ma peau, c’est clair que c’est ce que je porte à longueur de journée.
Mais c’est surtout à cause de mon sang d’Amérindienne, qui me vient de mon arrière-grand-mère de Pointe-Bleue, que je brunis aussi rapidement. Dès la fin juin, c’est jamais ben ben long. Après quelques jours au soleil, ça y est, j’ai la peau noircie pour des semaines, même après que l’école est recommencée.

Pis l’été, c’est pas ben ben compliqué.
Entre deux Popsicles qu’on mange assis sur la chaîne de trottoir, on passe nos grandes journées dans l’eau, à se baigner. Des fois, c’est chez nous. Des fois, chez les Gadoury ou chez Marie-Joëlle. Ça dépend. Quand on est tanné, on switch.
On part en courant, sur la pointe des pieds pour pas se brûler sur l’asphalte, pis on se pitche à l’eau. La plupart du temps, on part trop vite – on laisse sa serviette en motton, toute mouillée, sur le deck. Mais c’est pas grave parce que des fois, y fait tellement chaud qu’on grelotte pas même si on court super vite.






les soupers des deux dimanches

Quand je regarde cette photo-là, c’est à mes grands-parents que je pense. À René et à Émilienne. Et à Rosa, bien entendu. Mais aussi et surtout à Rita. Je revois le détail de sa peau plissée, sur ses avant-bras et ses mains osseuses et fortes, une peau douce et fragile – on dirait du papier de soie qui pourrait se déchirer. Je revois son large sourire et ses petits yeux ronds, des billes d’un noir profond qui, avec le temps, se sont embrumés tranquillement sur le pourtour de l’iris, les rendant laiteux.
(Elle me manque, ma grand-mère.)

Tous les deux dimanches, on passe chercher ma grand-mère pis on se rassemble autour de la table de cuisine, ou dehors, autour de la table de pique-nique. Tous les deux dimanches, ou presque, c’est chou-fleur gratiné, patates pilées avec carottes et roast-beef. Le meilleur roast-beef de ma vie.
Normal, c’est celui de ma mère. De la recette de sa mère.
(Ils me manquent, les soupers des deux dimanches.)






A Perfect May Day

Je ne me souviens plus très bien si c’était en mai ou en juin.
Peu importe. Tout ce dont je me souviens, c’est que c’était une journée parfaite de printemps.
Mais un printemps assez avancé – tous les arbres sont fournis de leurs feuilles vert tendre.
Et c’était presque l’heure du souper. Je me souviens des tons jaunes et orangés, de la lumière de fin de journée, du vert des feuilles et de l’odeur du gazon frais coupé.

Comme sur la photo, je joue au basket dans la rue, en face de la maison. Mais ce soir-là, je passais mon angoisse toute seule, à dribler et à m’élancer pendant que mes parents, eux, allaient et venaient en bavardant quelques minutes sur le balcon avec les voisins avant de retourner à leurs chaudrons.

L’ambulance est stationnée depuis longtemps dans l’entrée de chez les Proulx.
Personne ne l’a entendue arriver – c’est comme si elle y avait toujours été.
Les Poliquin et les Gadoury attendent en petits groupes, accotés contre les autos, les bras croisés, placotant d’un air inquiet. Personne ne savait quoi que ce soit. Mais on s’imaginait tous que c’était Pascal; on pensait que c’était peut-être à cause de ses crises d’asthme. Et comme tous les voisins de la rue, j’étais inquiète et curieuse de savoir ce qui se passait juste en face. Mais c’était trop long pour être juste une crise d’asthme.

Je me souviens clairement quand Josée (notre voisine et ambulancière) est sortie de chez Pascal, le dos courbé, son chandail blanc transparent de sueur. D’un pas lourd, elle est rentrée directement chez elle, sans regarder personne. Mais rendue à la hauteur de ses parents, sans s’arrêter, elle leur a dit quelque chose que personne d’autre ne pouvait entendre. À voir leurs visages, c’était clair que c’était grave.

Pascal s’est suicidé.
Josée a dit qu’ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient.
Ils ont tellement essayé. Tellement.

J’avais 12 ans. Et Pascal, comme mon frère, en avait 15.
C’était le premier suicidé que je connaissais.
En cette douce mais triste soirée, le cœur alors rempli d’incompréhension, quelqu’un a dit : « on a beau vivre dans des maisons toutes pareilles, on ne sait pas ce qui se passe derrière chaque porte ».




Originaire de Laval, Jacinthe Robillard vit et travaille à Montréal depuis maintenant huit ans. D’abord diplômée de l’UQAM en communications, elle a complété en 2009 un baccalauréat en arts visuels de l’Université Concordia où elle termine actuellement sa maîtrise. Son travail, récompensé par le Dora Morrow Fellowship for Excellent Achievement in Visual Arts, a été présenté dans diverses expositions individuelles et de groupes à travers la province (Verticale, Espace F et DARE-DARE) ainsi que dans différents festivals. En plus d’avoir été active dans son milieu d’origine en s’impliquant au sein du CA de Verticale, Jacinthe Robillard est l’une des membres fondatrices du Cabinet, espace de production photographique. www.jacintherobillard.com